Marianne Philippe écrit sur le mouvement avec une plume vivante, drôle et précise. Ici, pas de recettes magiques : juste des images qui parlent, et des idées qui aident à mieux comprendre ce que vous vivez dans votre corps.
Il y a des mots, en Pilates notamment, qui piquent un peu les oreilles :
gainage, neutre, souffle.
Des mots si chargés de consignes qu’ils ont parfois le pouvoir d’absorber — voire d’annihiler — les réflexes les plus vitaux… comme respirer.
Car soyons honnêtes : qui d’entre nous finit un exercice presque à la limite de l’asphyxie ?
Les consignes ont beau jouer à la Madeleine de Proust — soufflez sur une jolie bougie, imaginez votre bassin tenant un bol d’eau glacée pour garder le neutre — ça ne marche pas.
Ou pas longtemps.
Et c’est toujours avec la même petite voix inquiète qu’on finit par demander, en murmurant (pour que personne n’entende notre impuissance) :
« D’accord… mais quand je souffle… mon dos, j’en fais quoi ? »
C’est décidé, je vous explique.
Vous verrez, c’est plus simple qu’il n’y paraît.
Partez d’abord de ce principe : un exercice est une expérience. Rien de plus.
Il n’est pas là pour “imiter la vie”, mais pour mettre quelque chose en lumière.
Il pose une question au corps, le titille, le ramène à la conscience, le renforce et le motive.
Mais même s’il est un stimulant précieux, l’exercice n’est pas « naturel » pour le corps.
Dans la vraie vie, le corps ne fait pas de séries, ne tient pas de positions, ne compte pas jusqu’à dix.
Non, il marche, attrape, évite, porte, respire. Il s’adapte. Il ajuste. Tout travaille ensemble, spontanément, sans que vous y pensiez.
Ça s’automatise et c’est fichtrement pratique.
L’exercice, lui, est un morceau de réalité découpé, isolé, parfois exagéré.
On enlève le contexte, on ralentit, on répète.
Et là… vous perdez vos repères. Rien ne vous semble intuitif.
L’utilité de faire la planche ? Boff… pas évidente à priori.
C’est un peu comme essayer de nager sur un tapis de yoga : tout est là, mais ça ne ressemble à rien et évidemment que vous vous demandez : “euh… je fais quoi maintenant ?”
Et pourtant… ce qui vous est vraiment naturel, c’est gainer. Je vous assure.
Prenons un exemple : vous attrapez un sac un peu lourd.
Avant même que vous n’y pensiez, votre centre — ventre et dos — se met légèrement en tension.
Votre cerveau a jugé la situation. Vos muscles du tronc se verrouillent, la respiration s’organise naturellement. Le diaphragme connait si bien son job.
Vous inspirez et vous expirez juste assez pour créer une base stable, éviter de vous affaler sur votre charge et accomplir le mouvement avec efficacité.
Vous ne comptez pas, vous ne serrez pas comme un forcené… ça se fait tout seul, juste ce qu’il faut.
Autre exemple : vous vous penchez pour ramasser quelque chose sur le sol.
Encore une fois, votre corps organise le mouvement depuis le centre.
Il ajuste, anticipe, stabilise… et la respiration suit naturellement.
Pas d’apnée, pas de lutte, juste un flux qui accompagne l’action.
Vous voyez que comme Monsieur Jourdain : vous gainez depuis toujours, sans le savoir. (C’est Molière qui le dit)
Et ce qui rend ce gainage vraiment efficace, c’est le neutre.
Neutre, drôle de mot car en fait, il n’invite pas à ne rien faire, mais à maintenir vos douces courbures naturelles pendant le gainage.
Le neutre, c’est cette position où le bassin et la colonne sont alignés juste comme il faut, ni cambrés, ni écrasés, ni bloqués. Chaque colonne a son neutre, son petit tunnel spécial la fameuse tomate -cerise ou la plus subtile poussière de pollen.
C’est le point de départ, la base stable qui permet à vos abdos, à votre dos et à votre respiration de former un tout cohérent et de bien recruter l’équipe musculaire.
Vous comprenez maintenant que gainer ce n’est pas seulement contracter des muscles.
C’est respirer, sentir son centre, et que tout fonctionne ensemble, que vous soyez debout, penché, assis, en train de courir ou de porter un sac.
Gainer transforme un réflexe naturel en force et protection consciente, dans toutes les positions.
Mais avant d’aller plus loin et afin de transformer ce réflexe en maîtrise, il faut débusquer les petites croyances qui vous empêchent de vraiment sentir votre centre.
Parce que ces idées reçues font écran à votre intelligence corporelle :
Le gainage, c’est rentrer le ventre.
Plus je serre, mieux je gaine.
Le gainage, c’est tenir longtemps.
Le gainage, c’est faire des abdos.
Toutes ces petites croyances ou réflexes inutiles ont une chose en commun : elles coupent la respiration, figent le corps et le déconnectent de sa logique naturelle.
Et c’est là que le Pilates entre en scène — et après tout, c’est sa faute si “gainer” est devenu un terme « sportif ».
Joseph Pilates n’a pas inventé le gainage, il l’a codifié.
Il a compris l’importance de ce « centre musculo-respiratoire » qui concentre l’énergie et a bâti sa méthode sur cette incroyable possibilité de notre corps.
Avant de bouger un bras ou une jambe, on engage le centre.
On stabilise le bassin et la colonne.
Puis on laisse les membres bouger librement, sans compensation.
On transforme un réflexe intuitif en compétence volontaire et maîtrisée.
Pourquoi est-ce si utile ?
Parce que dans tous les sports, toute puissance part du centre :
Le footballeur gaine à l’impact.
Le rugbyman gaine pour absorber le choc.
Le coureur gaine pour protéger son bassin.
L’haltérophile gaine pour sécuriser sa colonne.
Un membre n’est fort que si son point d’attache est stable.
Mais attention… si vous sortez ce réflexe de son contexte naturel, ça peut vite devenir déroutant.
C’est un peu comme quand vous vous retrouvez au contrôle technique au volant : on vous demande de pousser sur l’accélérateur, freiner, tourner le volant… et soudain, hors route, tout disparaît.
Vous ne savez plus quoi faire, sous l’œil goguenard du technicien.
Le Pilates, en codifiant le gainage, ramène le corps à la conscience, à la respiration et à la maîtrise, pour que le mouvement reste naturel et efficace.
Bref, le gainage dans certains exercices n’est pas un luxe ni une posture figée.
C’est ce que votre corps fait déjà… mais mieux, une fois qu’on comprend enfin à quel point c’est simple.
Bon gainage
— Marianne Philippe
Si vous vous reconnaissez dans le “je souffle… et je ne sais plus quoi faire de mon dos”, rassurez-vous : c’est extrêmement fréquent. Quand on cherche à “bien faire”, on finit parfois par se crisper… et la respiration se fait toute petite.
Dans mes cours, on revient à quelque chose de très concret : une respiration qui accompagne l’effort, un centre qui s’organise sans forcer, et des options pour que chaque corps trouve sa version du jour. Pas de performance, pas de concours de planche : juste du mouvement intelligent, au service de votre confort et de votre confiance.
Et si vous êtes abonnée, vous pouvez aussi m’écrire en privé : parfois, un petit ajustement bien choisi change tout.
